J’existe. Je. Une idée si puissante qu’elle nous conquiert
sans jamais avoir besoin de défendre son point. Mais comment peut-on le prouver,
comment peut-on seulement avancer cette théorie. Lui, il n’y croyait pas, et
pas du tout. Ce n’était pas parce qu’il pense qu’il peut être certain d’exister.
Même si lui existe, qu’est-ce qui lui dit qu’il n’est pas le seul?
Jeune, il avait cherché son existence dans la différence. Si
le monde peut retenir son nom, alors c’est qu’il est bien quelqu’un. Bien
entendu, il est difficile d’être unique dans une marée de gens qui ont les
mêmes intentions que lui. Même si tous les flocons du monde sont différents, au
final, on ne se rappelle jamais de l’un d’entre eux en particulier. Pour
atteindre son but, il était devenu le plus excentrique, le plus étrange de ses
compères.
On chuchotait son nom quand il arrivait, comme s’il était un
évènement. À mesure que le temps avançait, il avait un problème avec cette
logique. Le monde ne le prenait plus comme une personne, mais comme un objet. À
force de mimer un personnage, il avait oublié qu’il ne pouvait être quelqu’un
sans émotion. Je ne resterai pas différent.
Plus tard, il décida de devenir le meilleur. S’il pouvait
devenir si bon dans un domaine particulier, les gens ne pourraient faire
autrement que de le connaître. Alors, il excella en publicité. Il était
graphiste en fait, et il était bon que toute les compagnies de la province de l’arrachaient.
Aussitôt qu’il rentrait dans un contrait, la corporation devenait le sujet du
moment. Mais il en vint au même problème que la première fois. Tout
le monde l’appelait le graphiste, et plus personne ne le voyait autrement que
pour son travail. On ne lui parlait jamais de lui, on lui parlait de ses idées.
Il était maintenant ses propres publicités. Je n’excellerai pas.
Peut-être alors que la richesse et la puissance, dans une
société qui les valorisaient tellement, pourraient
l’aider. Il resta donc en publicité, mais il partit sa propre compagnie. Comme
il était déjà très bon, et que tout le monde retenait son génie de graphisme,
son projet avança à grand pas. Il devint une des personnes les plus riches de
la province. Mais encore là, il était sa compagnie, mais toujours pas lui-même.
Je ne serai pas puissant.
Au bout d’un certain temps, il se fatigua d’être tout ce qu’il
pouvait pour être lui-même. Enfin, il était même fatigué de la vie, alors qu’il
approchait de 70 ans. Un jour qu’il discutait avec un inconnu, sur un banc de
parc, il eut un choc.
Oui, tu n’es personne. Un simple boulon dans une machine qui
roule déjà très bien. Mais regarde toi, tu as passé ta vie à te prendre pour un
autre, si bien que tu n’as pas d’amis, plus de famille, plus de camarades. Tu
as toujours pensé de la vie en tant que chose, et jamais en tant que personne. La
seule chose qui fait que tu existes, c’est les autres.