lundi 26 janvier 2015

Ténèbres

Mille feux embrasent soudainement le plancher devant moi, je me cache un peu plus dans l'ombre. Mon cœur tremble, ma respiration s'étouffe dans sa propre bataille. Le bruit est insupportable, anarchique et je ne peux rien en comprendre. J'ai attendu ce moment toute ma vie. Or du vacarme se détache un mot. Mon nom. Le tonnerre vibre. Ce sont des gens, des milliers de gens qui m'applaudissent.

Mon corps, lui, ne veux pas répondre. Il ne fait rien ne bouge pas. Un technicien me donne une petite tape dans le dos. La machine mécanique de mes muscles s'active. Le premier pas est fait, le reste devient naturel. La lumière m'éclaire à mon tour, les tonnerres vibrent plus fort. J'ai l'impression qu'ils vont arracher la peinture, que tout va s'effondrer sur moi.

L'animateur me remet le petit objet dans le creux de mes mains et celles-ci s'empressent de l'agripper comme si elles devaient l'étouffer. Il part, il me laisse seul. Je dois parler. Je regarde le public. Tout le monde à le sourire fendu jusqu'aux oreilles comme s'ils étaient particulièrement intéressé à me voir. Il me connaissent, ils m'ont beaucoup suivi pendant l'année. Dans la rue, il me croise et discute avec moi.

Moi, je suis immobile. Je suis en train d'asphyxier. J'ai de la misère à reconnaitre cette émotion. Tout ce que je sais, c'est qu'elle m'est tellement familière. Ce n'est pas de la peur ni du trac. Ce n'est pas de la joie, du remord, de la tristesse. Maintenant je la reconnais. C'est toute la douleur du monde. Tout ma vie j'ai voulu arriver à ce moment pour courir aussi rapidement que je pouvais d'eux. J'ai réussi, mais ils sont toujours là. Dans la salle, les gens ne voient pas la même chose que moi. Ils voient de la lumière, du plaisir et une bonne petite soirée. Ils ne voient pas au dessus de leur tête les démons qui les traversent. Ils ne voient pas comme moi chacun des maux quotidiens qui me trainent sur le sol. Ils ne voient pas tout ce que j'ai perdu pour le peu que j'ai gagné. Ce n'est pas rationnel, ce n'est pas fini comme émotion, mais elle est bien là.

Des larmes coulent sur mes joies. Mon sourire, en façade, tient encore la route. Les gens croient que je pleurs de joie. Il n'y a que le poids sur mon cœur qui m'affecte, la joie n'a pas eu le temps d'y arriver. Je tremble, je craque, mon esprit explose. Un de ces vieux démons me donnent un coup sur le mollet, je l'absorbe. Mes jambes cèdent sous l'impact, mes genoux font un bruit fracassant. Les tonnerres se tarirent et furent remplacé par un murmure.

Les techniciens accourent vers moi, mais ils ne peuvent pas comprendre qu'il est bien trop tard pour faire quoique ce soit. Je suis fini.Les lumières s'éteignent, on me tirent titubant. On m'oubliera rapidement, probablement quelques semaines. Comme à chaque fois, on me laissera seul gladiateur contre tout mes démons.

jeudi 13 novembre 2014

Je.



J’existe. Je. Une idée si puissante qu’elle nous conquiert sans jamais avoir besoin de défendre son point. Mais comment peut-on le prouver, comment peut-on seulement avancer cette théorie. Lui, il n’y croyait pas, et pas du tout. Ce n’était pas parce qu’il pense qu’il peut être certain d’exister. Même si lui existe, qu’est-ce qui lui dit qu’il n’est pas le seul?

Jeune, il avait cherché son existence dans la différence. Si le monde peut retenir son nom, alors c’est qu’il est bien quelqu’un. Bien entendu, il est difficile d’être unique dans une marée de gens qui ont les mêmes intentions que lui. Même si tous les flocons du monde sont différents, au final, on ne se rappelle jamais de l’un d’entre eux en particulier. Pour atteindre son but, il était devenu le plus excentrique, le plus étrange de ses compères. 
 
On chuchotait son nom quand il arrivait, comme s’il était un évènement. À mesure que le temps avançait, il avait un problème avec cette logique. Le monde ne le prenait plus comme une personne, mais comme un objet. À force de mimer un personnage, il avait oublié qu’il ne pouvait être quelqu’un sans émotion. Je ne resterai pas différent.

Plus tard, il décida de devenir le meilleur. S’il pouvait devenir si bon dans un domaine particulier, les gens ne pourraient faire autrement que de le connaître. Alors, il excella en publicité. Il était graphiste en fait, et il était bon que toute les compagnies de la province de l’arrachaient. Aussitôt qu’il rentrait dans un contrait, la corporation devenait le sujet du moment. Mais il en vint au même problème que la première fois. Tout le monde l’appelait le graphiste, et plus personne ne le voyait autrement que pour son travail. On ne lui parlait jamais de lui, on lui parlait de ses idées. Il était maintenant ses propres publicités. Je n’excellerai pas.

Peut-être alors que la richesse et la puissance, dans une société qui les valorisaient tellement,  pourraient l’aider. Il resta donc en publicité, mais il partit sa propre compagnie. Comme il était déjà très bon, et que tout le monde retenait son génie de graphisme, son projet avança à grand pas. Il devint une des personnes les plus riches de la province. Mais encore là, il était sa compagnie, mais toujours pas lui-même. Je ne serai pas puissant.

Au bout d’un certain temps, il se fatigua d’être tout ce qu’il pouvait pour être lui-même. Enfin, il était même fatigué de la vie, alors qu’il approchait de 70 ans. Un jour qu’il discutait avec un inconnu, sur un banc de parc, il eut un choc.

Oui, tu n’es personne. Un simple boulon dans une machine qui roule déjà très bien. Mais regarde toi, tu as passé ta vie à te prendre pour un autre, si bien que tu n’as pas d’amis, plus de famille, plus de camarades. Tu as toujours pensé de la vie en tant que chose, et jamais en tant que personne. La seule chose qui fait que tu existes, c’est les autres.

mardi 28 octobre 2014

Il voyait la mort



Sous un long soupir désespéré, il se tira de l'autre monde. Les gens continuaient de mourir nuit après nuit, quand il fermait les yeux. Ils les voyaient agonisé, souffrir, sans qu'il puisse rien n'y faire. Et le matin, tout le monde était en vie. C'était de plus en plus dur de faire une différence, de faux souvenirs s'enroulant tristement autour d'un passé tissé de manière hasardeuse. 

Chaque fois qu'il les revoyait, il les voyait déchiré, disloqué, proche d'une fin. Pourtant, rien. Pire que tout, il la voyait mourir encore et encore. Elle qui comblait ses pensées. Qui faisait marcher son cœur et ses poumons. 

Alors, il essayait de s'en détacher. Il ne devait pas le nier, il ne pouvait le faire, ce n'était pas normale. Torturer par ses pensées. Mais ce soir-là, c'était différent. Non pas que personne était morte, au contraire, il avait souvenir d'une multitude de cauchemars, qui ne le finissait jamais. Mais quand il se réveilla, il n'était pas seul. Son cerveau n'aurait pas pu le certifier, mais cette nuitée-là, il n'avait point le contrôle, ses yeux et son cœur battant faisait office de chef de bord.

 Car devant lui était assise paisiblement la mort. Un masque noir, avec seulement un sourire blanc et de grands yeux rouges. Une longue faux traînant entre des doigts gantés. Il ne pouvait pas mourir. Tout le monde le disait, tout le monde le pensait. Lui, il ne songeait qu'à savoir pourquoi. Pourquoi avait-il côtoyé si longuement la mort avec qu'elle l'attire avec elle. D'une voix douce, presque minutieuse, elle lui donna tort. Elle ne venait pas le chercher. Elle venait s'occuper. Elle aussi voyait son œuvre de façon horrible, était épuisé par ce fardeau. Mais pourquoi devait il en subir les effets, et surtout pourquoi lui, ne se détachant de personne d'aucune manière. Et elle haussa des épaules.
Tu sais, dit-elle, je ne contrôle pas grand-chose. C'est la nature qui en décide ainsi. Moi, je ne veux que parler avec un semblable.

 Il hésita un peu, s’éclaircit la voix, puis demanda vaguement si quelqu'un qu'il connaissait aller subir le passage demain. Encore une fois, ne sachant pas trop, elle haussa les épaules, mais en revanche lui tendit un papier. C'est les gens du coin qui vont mourir lui fit elle comprendre. Il fut soulager de voir aucun nom lui rappelant quelque chose. C'est ainsi qu'ils discutèrent tout au long de la nuit, sur un peu de tous les sujets. Elle en savait beaucoup, mais ressentait très peu. Il en était tout le contraire, mais tous deux étaient fatiguer de la fin.

 Au matin, elle reparti, il l'invita à revenir. Puis, il se réveilla. Il aurait cru que ce n'était qu'une déviation originale de ses habituels cauchemars, mais la nuit suivante, il pria son retour. Bien sûr, que ferait-elle d’autre. Et ce fut le début d'une histoire, unique et pourtant si universelle. Il ne faisait plus de cauchemar, plus que d'enlevante discussion avec une amie. Mais un soir, elle arriva gênée, presque intimidé. Elle lui tendit un papier. Un de ses amis allait mourir demain. Il hocha de la tête, comprenant qu'elle ne pouvait rien n'y faire. Les gens devaient mourir. Elle lui fit un marcher, si il ne le voyait pas à partir de 17h, elle ferait en sorte que sa mort soit paisible. Elle ne voulait pas faire cela devant lui, c'était impensable. 

Il accepta. Le lendemain, il passa la journée avec son ami, puis l'heure venu, les deux partis dans leur direction, dont l’un, a jamais. Il ne vit jamais quelqu'un passé, sous ses yeux, de toute sa vie. Beaucoup de gens le quittèrent, bien évidemment, mais jamais ce fut devant lui. Il savait quand les gens allaient partir, mais ça ne le dérangeait plus, il avait déjà vécu cela, la nuit, avant elle.

 A un très vieil âge, il mourut. En paix, comme tous ses proches, dans son sommeil. Il sourit, c'est la première fois qu'il voyait quelqu’un passé, en plus de cinquante ans. Mais ce n'était pas mourir, c'était retrouvé une vieille amie, et allé prendre un café...ailleurs.

La fille et le pantin

Des garçons comme lui, il y a en de toutes les sortes, de tous les caractères. Et des comme lui. Il ne faisait pas exception à la règle bien sûr, il y avait des centaines d'âmes qui vivaient, qui allait vivre ou qui avait vécu ce qu'il vivait, comme une chanson que l'on ne peut arrêter. Le genre de garçon qui broyait du noir et qui se jetterait au-dessus d'un pont un certain mercredi d'un mois froid et brumeux.

Le monde oublie rapidement et tout redeviendrait comme à son habitude. Or, aujourd'hui, nous étions ce mercredi de ce mois particulièrement froid et brumeux, ou du moins, c'est ce que souhaitait le garçon.

Et comme les autres de son type, il n'avait aucun talent. Bien sûr, il était bien doué en informatique, un peu en art dramatique et en dessin, mais rien de bien extraordinaire. Il n'était pas premier en rien, ni second, ni n'importe quel chiffre qui permettait qu'on se rappelle de son nom. D'ailleurs, il n'avait aucun ami et n'en avait jamais vraiment eu. Quelle était la cause de ces tourments? Il était le mauvais garçon, au mauvais endroit.

Ses mains, calleuses et ornées de stries de cicatrices, entouraient sa tête aux cheveux blonds, presque blanc. Ses yeux, un peu trop haut et espacés, était d'un brun si normal que personne ne le remarquait. Il les leva doucement, dans un long soupir mélancolique, il devait rentrer chez lui. Peut-être ne rentrerait-il jamais s'il en avait le courage. Ou peut-être que ce mercredi ne différerait pas de tous les autres jours de sa vie.

Ses yeux se posèrent sur une fille, qui le regardait, en souriant. Elle était le contraste de lui, jolie comme un âge, les cheveux du châtain parfait, un visage parfait. Il eut la volonté de se retourner, pour voir si elle regardait quelqu'un derrière lui, mais elle lui coupa le geste en entama une discussion.

-Tu es dans le cours de création littéraire, non?

Non. Il n'y était pas. Il avait toujours été mauvais en création, ses textes n'avaient aucun sens et ne méritait d'être lus par personne. Et elle n'était dans aucun de ses cours, il l'aurait reconnu, il les reconnaissait tous. Leur visage, leur pureté. Le simple fait qu'ils n'étaient pas lui suffisait pour qu'il leur montre de l'intérêt. Il hocha négativement de la tête, tristement.

Elle eut un petit rire, d'un maximum de quatre ha! et ramassa son sac en s'excusant. Il ne sût probablement jamais pourquoi, mais il leva la main vers elle, un geste de une ou deux secondes, qu'il ravisa immédiatement. Mais elle avait compris, bien sûr qu'elle avait compris, si intelligente qu'elle était. Elle avait compris que tout n'allait pas correctement, que l'autre avait besoin de quelqu'un.
Alors, elle resterait.

-Je cherche une façon de présenter mon texte pour le cours, peut-être as-tu une idée, dit-elle d'un sourire chaleureux. Ce n'était pas un sourire de gêne, ni de sympathie, simplement d'un bonheur invisible et sans justice.

Il acquiesça de la tête et tendit la main pour prendre la feuille qu'elle tenait. Il lit attentivement, comme pour en faire l'analyse, comme si c'était de l'importance capitale.

-Je dois en faire un oral, mais je veux faire quelque chose d'original.

Il hocha de la tête. C'était l'histoire d'un pantin qui voulait être humain, quelque chose tirant de Pinocchio, un texte un peu naïf, mais bien écrit. Il hésita puis dit:

-Tu pourrais le présenter en faisant bouger un pantin...

Et elle répondit par un autre sourire. Dents blanches immaculées, yeux pétillants.

-Je ne peux pas lire et faire bouger le pantin en même temps, ce serait trop difficile et trop stressant.

-Je...je pourrais le faire

-Tu ne peux pas venir à mon cours pour faire bouger mon pantin, voyons!

-Non, je veux dire, être le pantin.

Elle le regarda longuement, de haut en bas, comme pour décider si elle devait rire ou le prendre au sérieux. Mais il était sérieux, plus qu'il ne l'avait jamais été. Nerveusement, le garçon relu le texte. Et la fille de lui annoncer

-Ça pourrait être drôle, je demanderai à mon professeur! Alors, on se reverra, dit-elle en clignant de l’œil.

Et elle repartit. Il aurait voulu la retenir, mais qu'aurait-il à lui dire. Il resta donc là, sans bouger, sans dire et mot et battre des paupières.

Naturellement, pour le professeur amusé, c'était correct, il pourrait faire le pantin, s'il le souhaitait vraiment. Et Dieu seul pouvait savoir ce qu'il aurait fait pour elle. Pour lui, il n'y avait plus de certain mercredi d'un certain moi, il n'y avait que des jours passés avec elle. Il l'aida même, à force du temps, à améliorer des petits trucs sur le texte. Il l'a faisait rire, à son propre bonheur, en imitant mécaniquement les mouvements du pantin.

Puis, un jour, lorsqu'il arriva à son cours, il alla la retrouver. Il n'avait pas de cours aujourd'hui, mais ça l'importait peu. Elle se retourna, estomaqué.

-Tes cheveux, ils sont tout noirs!

Il lui expliqua patiemment que dans son texte, le personnage avait les cheveux noirs et qu'il voulait mieux le reproduire. C'était la même raison qui l'avait porté des mocassins de bois, une chemise blanche et des pantalons grisâtres, cette même journée. Elle lui répliqua qu'il ne pouvait pas changer autant pour un oral, que ça leur donnerait pas plus de points.

 En remarquant délicieusement le «on», il sourit maladroitement, en lui disant que c'était pour son texte qu'il fallait être exact.

Il ouvrit son sac et en sortit des barres de bois auquel il avait attaché des cordes qui se tenaient toute seules, comme un vrai pantin. Il s'accrocha l'objet au bras et à la tête, et commença à imiter le pantin. Elle rit, il fut comblé.

Puis vint le jour fatidique. Il resta tout le long dans son coin, à écouter les présentations endormantes de tous, mais lui, il en était passionné. Quand ce fut leur tour, il attacha les dures cordes et s'avança vers le devant de la classe. Elle ne l'avait presque pas remarqué, mais par nervosité, elle lui tenait le bras. Lui l'avait remarqué et n'aurait jamais pu l'oublier.

Elle commença à raconter son récit et il s'anima comme un jouet en bois. Il vit des gens sourire et il fut pris d'une euphorie, ils souriaient, en bien, à cause de lui. Puis ce fut fini et il sentit son univers exploser, il sortit rapidement, car il n'avait plus rien à faire dans ce cours, mais elle le rattrapa, il le fallait bien. Elle lui dit que son professeur leur proposait de recommencer, mais cette fois-ci, à l'auditorium dans le spectacle de talent. Il ne refusa pas, il en aurait été incapable.

Et ce fut ce qui anima ses journées suivantes, mais elle remarqua qu'il agissait de plus en plus comme un pantin, plus comme un humain. Même ses gestes étaient complètement transformés en une danse envoûtante de réactions en chaîne, exactement comme si on tirait sur des cordes. Pour tous, il était impossible de penser à ce garçon d'une autre façon qu'un pantin.
Quelque jour avant le spectacle, elle vint le voir, pour lui dire qu'elle avait donné son annulation de prestation. Elle lui dit qu'il se prenait trop pour le pantin, qu'il fallait qu'il arrête avant que ça devienne hors de son contrôle. Elle brisa sa vie.

C'était un mercredi, d'un certain mois froid et brumeux, un comme il en avait déjà eu plein. Il n'y eut personne qui se jeta au-dessus du pont entre sa maison et l'école. Pourtant, le lendemain il ne vint pas. Elle alla donc voir chez lui. Sa mère était en pleurs et lui désigna sa chambre du bout des doigts.

 À l'intérieur, des milliers de dessins d'un certain pantin, des histoires d'une complexité incroyable, toute sur ce personnage. Son journal intime ouvert, qui avant le mercredi 13 novembre, était rempli de lettres de suicides et après, remplis de message de joie et de phrases silencieuses pour elle.

Enfin, il y avait lui, qui par le ventilateur, tenait par un seul fil de pantin, un visage heureux et il serait sans doute heureux jusqu'à la fin de temps.

Envolée

Bien sûr, il aurait pu tourner les talons, partir loin de là et oublier le fou. Mais quelque chose l’en empêchait. Il devait l’aider, mais mieux encore. Prouver qu’il avait tort.

-Vous allez vous écraser, pas voler!
-Pardon, monsieur, mais l’un n’exclut pas l’autre. Je vais m’écraser, ça, je le sais. Mais avant je veux voler. Je veux flotter dans l’air, me sentir libre! Monsieur, je ne vis que pour la liberté!
-Le suicide n’est ni une solution ni une libération, vous pouvez faire autre chose de votre vie!
-Je crois que vous ne me saisissez pas, monsieur. Je ne veux pas me suicider. Je veux sauter, et puis voler. Si je meurs, tant pis. Quand je vais voler, je vais être aussi léger que l’oiseau et aussi heureux que la tourterelle et peut-être seulement alors je pourrai vivre. Si c’était ça vivre? Alors, ce ne serait pas un suicide. Mettre au monde un enfant n’est pas un meurtre, alors choisir de vivre n’est pas un suicide!
-Si ça se trouve, monsieur, c’est vous qui ne vivrez pas aujourd’hui. Avez-vous déjà senti l’air frôler votre visage, empreint de puissance? Le vide est si vivant, monsieur!
-Avant que le petit homme puisse faire quoi que ce soit, le fou se jeta. Ce fut un silence foudroyant.

Puis, le son amortit, bien lointain, de l’homme qui avait peut-être volé quelques secondes. Ce fut plus fort que lui, il s’approcha du trou, pour regarder le corps. Mais celui-ci était caché par les arbres.
Il ramassa un caillou, toujours au rebord de la falaise, puis, d’un geste las, il le laissa tomber. Il le dévora des yeux, sentant le vent souffler contre ses joues dodues. Il se sentit attiré par le vide, comme s’il y avait une corde entre la pierre et lui. Il eut, pendant une fraction de seconde, l’envie irrésistible de sauter. Ce fut tellement court qu’il aurait pu avouer ni jamais avoir pensé, et ça ne serait pas complètement faux. Puis, reprenant sur lui, il tourna vivement des talons, décidant qu’il ne vivrait pas aujourd’hui.

Texte envoyé pour un concours d'écriture.

Pouls d'une nation

Chaque époque et chaque peuple a eu ses propres guerres, de la violence concentrée pour des enjeux qui échappent à l'esprit de gens comme moi. Les gens souffrent et personne ne peut le nier. Pour moi, les armes sont une folie et leurs partisans, des passionnées morbides qui vénèrent la connerie humaine. Les meurtres en sont une preuve évidente, des gens qui ont décuplés le sentiment de puissance versus le monde.

Bref, je me suis toujours éloigné de ces objets, mais lorsque tu roules au sens contraire du monde, il finit par nous rattraper. Cette journée, il m'a rattrapé sous un bout de papier, la conscription.
Le pays était rentré en guerre pour une obscure raison et on avait demandé à tous les hommes de se battre. Je n'ai pas pu échapper à l'ensemble. Si bien que quelques semaines plus tard, nous étions dans les tranchées, à attendre que l'ennemi fasse quelque chose ou que des ordres viennent d'en haut. Mais les ennemis devaient être probablement aussi terrifié que nous l'étions. Mes camarades avaient peur de mourir, j'avais peur de vivre en ayant tué.

Un jour, on entendit des hurlements, des cris venant de bien profondément. C'était l'ennemi qui avait rassemblé un peu de courage. Il fallut les armes, courir, se cacher. Mais je n'ai pas pu appuyer la gâchette. Jusqu'à ce que l'un d'entre eux me renversèrent et pointe son canon sur mon visage.

J'ai tiré. Mais quelque chose dans mon esprit m'a fait dire que tout cela, c'était correct. J'avais été obligé de tirer, la nation me l'avait ordonné. Ce n'était pas moi qui l'avais tué, c'était le pays.

À partir de ce moment, j'ai commencé à faire ce que l'on me demandait, tué sans poser de question. Je m'étais adapté à un autre corps, j'avais le pouls de toute la nation. Je ne tuais pas, mais je suivais le pays.

Quand je suis rentré dans le pays, je ressentais encore ce pouls. Un battement solennel, régulier, qui me faisait vivre. Je me suis dit que si j'achetais une arme, ça passerait, que je n'entendrais plus ce rythme. Mais non, il n'a jamais disparu.

Ça m'a échappé, désolé. J'ai tué mon voisin, de l'appartement dans haut. Je n'ai rien ressenti, car ce n'était pas moi qui l'avais tué, c'était un battement régulier un battement d'un peuple. La nation ne voulait plus de lui, elle me l'a chuchoté.

Naturellement, je ne me suis pas enfui, a quoi bon, ce que j'avais fait était bien. Les policiers n'ont pas bien compris. Je me suis fait enfermé. Le juge non plus, il m'a envoyé dans un asile. Il était tous fou, je les ai tués, il ne se conformait pas à la nation. Il était des rebelles, je devais le faire.

Ils m'ont mis en isolement, seul, dans le noir. Et dans ce noir, le battement n'a pas survécu, il s'est éteint. Un nouveau est apparu, celui de mon propre coeur. Il était faible, il était malade. Les gardiens de l'asile me retrouvèrent mort cette soirée là. Je ne m'étais pas tué, la nation l'avait fait.