Des garçons comme lui, il y
a en de
toutes les sortes, de tous les caractères. Et des comme lui. Il ne
faisait pas exception à la règle bien sûr, il y avait des centaines
d'âmes qui vivaient, qui allait vivre ou qui avait vécu ce qu'il vivait,
comme une chanson que l'on ne peut arrêter. Le genre de garçon qui
broyait du noir et qui se jetterait au-dessus d'un pont un certain
mercredi d'un mois froid et brumeux.
Le
monde oublie
rapidement et tout redeviendrait comme à son habitude. Or, aujourd'hui,
nous étions ce mercredi de ce mois particulièrement froid et brumeux,
ou du moins, c'est ce que souhaitait le garçon.
Et comme les
autres de son type, il n'avait aucun talent. Bien sûr, il était bien
doué en informatique, un peu en art dramatique et en dessin, mais rien
de bien extraordinaire. Il n'était pas premier en rien, ni second, ni
n'importe quel chiffre qui permettait qu'on
se rappelle de son nom. D'ailleurs, il n'avait aucun ami et n'en avait jamais vraiment eu. Quelle était la cause de ces tourments
? Il était le mauvais garçon, au mauvais endroit.
Ses
mains, calleuses et ornées de stries de cicatrices, entouraient sa tête
aux cheveux blonds, presque blanc. Ses yeux, un peu trop haut et
espacés, était d'un brun si normal que personne ne le remarquait. Il les
leva doucement, dans un long soupir mélancolique, il devait rentrer
chez lui. Peut-être ne rentrerait-il jamais s'il en avait le courage. Ou
peut-être que ce mercredi ne différerait pas de tous les autres jours
de sa vie.
Ses yeux se posèrent sur une fille, qui le regardait,
en souriant. Elle était le contraste de lui, jolie comme un âge, les
cheveux du châtain parfait, un visage parfait. Il eut la volonté de se
retourner, pour voir si elle regardait quelqu'un derrière lui, mais elle
lui coupa le geste en entama une discussion.
-Tu es dans le cours de création littéraire, non
?
Non.
Il n'y était pas. Il avait toujours été mauvais en création, ses textes
n'avaient aucun sens et ne méritait d'être lus par personne. Et elle
n'était dans aucun de ses cours, il l'aurait reconnu, il les
reconnaissait tous. Leur visage, leur pureté. Le simple fait
qu'ils n'
étaient pas lui suffisait pour qu'il leur montre de l'intérêt. Il hocha négativement de la tête, tristement.
Elle eut
un petit rire, d'un maximum de quatre ha
!
et ramassa son sac en s'excusant. Il ne sût probablement jamais
pourquoi, mais il leva la main vers elle, un geste de une ou deux
secondes, qu'il ravisa immédiatement. Mais elle avait compris, bien sûr
qu'elle avait compris, si intelligente qu'elle était. Elle avait compris
que tout n'allait pas correctement, que l'autre avait besoin de
quelqu'un.
Alors, elle resterait.
-Je cherche une façon de
présenter mon texte pour le cours, peut-être as-tu une idée, dit-elle
d'un sourire chaleureux. Ce n'était pas un sourire de gêne, ni de
sympathie, simplement d'un bonheur invisible et sans justice.
Il acquiesça de la tête et tendit la main pour prendre la feuille
qu'elle tenait. Il lit attentivement, comme pour en faire l'analyse,
comme si c'était de l'importance capitale.
-Je dois en faire un oral, mais je veux faire quelque chose d'original.
Il
hocha de la tête. C'était l'histoire d'un pantin qui voulait être
humain, quelque chose tirant de Pinocchio, un texte un peu naïf, mais
bien écrit. Il hésita puis dit
:
-Tu pourrais le présenter en faisant bouger un pantin...
Et elle répondit par un autre sourire. Dents blanches immaculées, yeux pétillants.
-Je ne peux pas lire et faire bouger le pantin en même temps, ce serait trop difficile et trop stressant.
-Je..
.je pourrais le faire
-Tu ne peux pas venir à mon cours pour faire bouger mon pantin, voyons
!
-Non, je veux dire, être le pantin.
Elle
le regarda longuement, de haut en bas, comme pour décider si elle
devait rire ou le prendre au sérieux. Mais il était sérieux, plus qu'il
ne l'avait jamais été. Nerveusement, le garçon relu le texte. Et la
fille de lui annoncer
-Ça pourrait être drôle, je demanderai à mon professeur
! Alors, on se reverra, dit-elle en clignant de l’œil.
Et
elle repartit. Il aurait voulu la retenir, mais qu'aurait-il à lui
dire. Il resta donc là, sans bouger, sans dire et mot et battre des
paupières.
Naturellement, pour le professeur amusé, c'était
correct, il pourrait faire le pantin, s'il le souhaitait vraiment. Et
Dieu seul pouvait savoir ce qu'il aurait fait pour elle. Pour lui, il
n'y avait plus de certain mercredi d'un certain moi, il n'y avait que
des jours passés avec elle. Il l'aida même, à force du temps, à
améliorer des petits trucs sur le texte. Il l'
a faisait rire, à son propre bonheur, en imitant mécaniquement les mouvements du pantin.
Puis, un jour, lorsqu'il arriva à son cours, il alla la retrouver. Il
n'avait pas de cours aujourd'hui, mais ça l'importait peu. Elle se
retourna, estomaqué.
-Tes cheveux, ils sont tout noirs
!
Il
lui expliqua patiemment que dans son texte, le personnage avait les
cheveux noirs et qu'il voulait mieux le reproduire. C'était la même
raison qui l'avait porté des mocassins de bois, une chemise blanche et
des pantalons grisâtres, cette même journée. Elle lui répliqua qu'il ne
pouvait pas changer autant pour un oral, que
ça leur donnerait pas plus de points.
En remarquant délicieusement le
«on», il sourit maladroitement, en lui disant que c'était pour son texte qu'il fallait être exact.
Il ouvrit son sac et en
sortit
des barres de bois auquel il avait attaché des cordes qui se tenaient
toute seules, comme un vrai pantin. Il s'accrocha l'objet au bras et à
la
tête, et commença à imiter le pantin. Elle rit, il fut comblé.
Puis
vint le jour fatidique. Il resta tout le long dans son coin, à écouter
les présentations endormantes de tous, mais lui, il en était passionné.
Quand ce fut leur tour, il attacha les dures cordes et s'avança
vers le devant
de la classe. Elle ne l'avait presque pas remarqué, mais par nervosité,
elle lui tenait le bras. Lui l'avait remarqué et n'aurait jamais pu
l'oublier.
Elle commença à raconter son récit et il s'anima comme un
jouet en bois. Il vit des gens sourire et il fut pris d'une euphorie,
ils souriaient, en bien, à cause de lui. Puis ce fut fini et il
sentit son univers exploser, il
sortit
rapidement, car il n'avait plus rien à faire dans ce cours, mais elle
le rattrapa, il le fallait bien. Elle lui dit que son professeur leur
proposait de recommencer, mais cette fois-ci, à l'auditorium dans le
spectacle de talent. Il ne refusa pas, il en aurait été incapable.
Et ce fut ce qui anima ses journées suivantes, mais elle remarqua
qu'il agissait de plus en plus comme un pantin, plus comme un humain.
Même ses gestes étaient complètement transformés en une danse envoûtante
de réactions en chaîne, exactement comme si on tirait sur des cordes.
Pour tous, il était impossible de penser à ce garçon d'une autre
façon qu'un pantin.
Quelque
jour avant le spectacle, elle vint le voir, pour lui dire qu'elle avait
donné son annulation de prestation. Elle lui dit qu'il se prenait trop
pour le pantin, qu'il fallait qu'il arrête avant que ça devienne hors de
son contrôle. Elle brisa sa vie.
C'était un mercredi, d'un certain
mois
froid et brumeux, un comme il en avait déjà eu plein. Il n'y eut
personne qui se jeta au-dessus du pont entre sa maison et l'école.
Pourtant, le lendemain il ne vint pas. Elle alla donc voir chez lui. Sa
mère était en pleurs et lui désigna sa chambre du bout des doigts.
À
l'intérieur, des milliers de dessins d'un certain pantin, des histoires
d'une complexité incroyable, toute sur ce personnage. Son journal intime
ouvert, qui avant le mercredi 13 novembre, était rempli de lettres de
suicides et après, remplis de message de joie et de phrases silencieuses
pour elle.
Enfin, il y avait lui, qui par le ventilateur, tenait
par un seul fil de pantin, un visage heureux et il serait sans doute
heureux jusqu'à la fin de temps.